Antonio
Negri, portrait craché
Antonio Negri est né le 1er août 1933 à
Padoue, capitale culturelle de cette région de la Vénétie
boutiquière et bigote par tradition. Fervent croyant, le
jeune Toni Negri découvre le militantisme lorsqu'il entre
dans l'organisation religieuse de jeunesse Azione Catolica [Action
Catholique]. Les années 1950 en Italie sont les années
de la relance économique du pays, prodigieux phénomène
capitaliste qui s'inscrira pour toujours dans les yeux et le cur
de Negri. Celui-ci, après avoir abandonné Dieu pour
Marx, se met à fréquenter les milieux de la Nouvelle
Gauche. Dans les années 1960, Negri participe activement
à l'élaboration de l' "opéraïsme"
comme rédacteur des Quaderni Rossi [Cahiers rouges] d'abord,
de Classe Operaia [Classe ouvrière] ensuite. Qu'est-ce
que l'opéraïsme ? C'est l'idéologie selon laquelle
l'usine est le centre de toute la lutte de classe, et les ouvriers
les seuls artisans de la révolution parce que, par leur
lutte, ils poussent le capital à se développer dans
le sens de la libération. Les opéraïstes prennent
ainsi comme objectifs les partis et les syndicats, mais ces derniers
seront critiqués, et même plutôt blâmés,
pour n'avoir pas mené effectivement à bien ce que
l'on suppose être leur devoir. Quant à toutes les
formes de luttes extérieures au monde de l'usine, elles
sont condamnées ou ignorées. Inutile de dire qu'aucun
des divers intellectuels qui ont donné vie à l'opéraïsme,
la plupart du temps venus du parti socialiste ou du parti communiste,
n'a jamais travaillé un seul jour en usine. Negri, par
exemple, préférait de beaucoup enseigner la "doctrine
de l'État" à l'université de Padoue
et laisser le douteux plaisir de la chaîne de montage aux
prolétaires. Quant à la stratégie opéraïste,
au-delà d'une phraséologie extrémiste, elle
consistait à vouloir "remettre en mouvement un mécanisme
positif de développement capitaliste" à l'intérieur
duquel "faire jouer la richesse d'un pouvoir ouvrier plus
pesant" à travers "l'usage révolutionnaire
du réformisme".
En 1969, Negri fut l'un des fondateurs de Potere Operaio [Pouvoir
ouvrier], organisation qui joint à l'apologie habituelle
de l'existant ("toute l'histoire du capital, toute l'histoire
de la société capitaliste est en réalité
une histoire ouvrière") un objectif déclaré
d'hégémonie sur le reste du mouvement qui se concrétise
par la condamnation du "spontanéisme" au nom
d'une centralisation des luttes plus efficace ("assurer dans
les faits l'hégémonie de la lutte ouvrière
sur la lutte étudiante et prolétaire
pour
planifier, guider, diriger les luttes ouvrières de masse").
Potere Operaio se dissout en 1973 sans avoir réussi à
centraliser et diriger quoi que ce soit, et de ses cendres naît
le bloc politique dénommé Autonomia Operaia [Autonomie
ouvrière], lui aussi obsédé par les fantasmes
léninistes de la conquête du pouvoir. Nous sommes
au début des années 1970 et le mouvement révolutionnaire
dans son ensemble commence à se poser la question de la
violence. Dans ses livres, Negri exalte la figure de l' "ouvrier
criminel", justifie le recours au sabotage et à la
lutte armée, mais toujours dans les cadres d'une vision
marxiste-léniniste de l'affrontement social. Chez Negri
est toujours présente une acceptation sans condition du
capitalisme et sa justification puisque, comme il l'écrira
dans un de ses livres paru en 1977, "le communisme est imposé
avant tout par le capital comme condition de la production. Seule
la construction du capitalisme peut nous donner des conditions
vraiment révolutionnaires". Cette identification,
selon ses dires, doit être portée jusqu'à
ses conséquences extrêmes : "la forme capitaliste
la plus avancée, la forme de l'usine, est admise à
l'intérieur de l'organisation ouvrière elle-même".
Mais, bien que sa production théorique soit plutôt
fructueuse, on ne peut pas dire qu'à cette dernière
corresponde une égale influence pratique. Les milliers
de révolutionnaires qui ont participé à l'attaque
armée contre l'État, attaque qui atteindra son point
culminant en 1977-1978, ne savaient pas quoi faire des dissertations
philosophiques du professeur de Padoue.
Pourtant, quelqu'un le prend au sérieux : un magistrat
de sa ville, Guido Calogero, qui pense que Negri serait le véritable
chef des Brigades Rouges. Hypothèse manifestement absurde
mais qui, quand même, s'adaptait bien aux exigences de l'État
: mettre en avant une partie du mouvement, la plus en évidence,
afin de passer sous silence le mouvement dans son ensemble. Dans
le domaine des actions, ceci s'était déjà
produit avec les Brigades Rouges, dont les exploits avaient soulevé
une clameur médiatique telle qu'elle recouvrit les milliers
de petites actions d'attaque accomplies ces années-là.
Dans le champ des idées, pourquoi ne pas répéter
la même opération en utilisant le nom retentissant
du professeur de Padoue ? Et surtout, pourquoi ne pas réunir
les deux aspects ? Ainsi, l'odyssée judiciaire de Toni
Negri commence le 7 avril 1979, au moment où il est arrêté
avec des dizaines d'autres militants au cours d'un coup de filet
contre les milieux d'Autonomia Operaia. L'accusation : association
subversive et bande armée. Puis, en quelques mois, les
inculpations contre Negri se multiplient, jusqu'à inclure
l'insurrection armée contre les pouvoirs de l'État,
la séquestration et l'homicide du dirigeant démocrate-chrétien
Aldo Moro, et dix-sept autres homicides (accusations dont il sera
absous au cours des années suivantes). C'est durant cette
période que les "confessions" des repentis et
les lois spéciales voulues par le ministre de l'Intérieur
Cossiga remplirent les prisons italiennes de milliers de militants,
déchaînant de fortes tensions sociales. En décembre
1980 éclata une révolte dans la prison de Trani,
où Negri était détenu. Victime de l'image
médiatique du "mauvais professeur", Negri fut
incriminé sous l'accusation d'en être l'un des instigateurs
(cinq ans plus tard, en conclusion du procès, il sera acquitté).
En réalité, Negri, à part continuer à
écrire des livres, est beaucoup plus intéressé
à consolider l'État qu'à le subvertir. Dans
ses écrits, il commence à formuler l'hypothèse
aberrante de la dissociation. Dénué de toute dignité,
habitué au pire opportunisme, Negri suggère à
l'État de concéder des facilités judiciaires
à ceux des détenus politiques qui répudieraient
publiquement l'usage de la violence et qui déclareraient
objectivement terminée la guerre contre l'État.
Inutile de dire que, lors des affrontements avec les prisonniers
qui ne renieront pas leurs choix, l'État justifiera son
usage d'une poigne de fer. L'idée de Negri commence à
se répandre dans les prisons ; le mirage lointain d'une
liberté obtenue en abjurant trouve ses mendiants. En 1982
est diffusé un document signé par 51 prisonniers
politiques dans lequel est déclarée close l'époque
de la révolte armée contre l'État, premier
d'une longue série. En février 1983 commence le
procès contre Negri et les autres inculpés arrêtés
le 7 avril 1979. Profitant de la clameur du procès, le
parti radical qui représente ces bourgeois "sincèrement
démocratiques", chantres de la non-violence et du
pacifisme propose à Negri d'être candidat sur
ses propres listes lors d'imminentes élections. Une fois
élu, ce serait pour lui la liberté grâce à
l'immunité parlementaire. Les radicaux exigent cependant
que Negri, dans le cas où le Parlement lui retirerait son
immunité, reste de toute façon en Italie et continue
à mener depuis la prison la bataille pour sa libération.
Negri accepte la candidature et promet aux radicaux qu'en aucun
cas il ne s'enfuira à l'étranger. Élu à
la Chambre des députés le 26 juin 1983, Negri sort
de prison le 8 juillet. Sa libération déchaîne
la réaction des forces politiques conservatrices qui travaillent
tout l'été pour fixer au 20 septembre le vote sur
la levée de l'immunité parlementaire de Toni Negri.
À la veille de ce vote, le 19 septembre, Toni Negri se
réfugie en France. Le lendemain, le Parlement lui retire
l'immunité par 300 voix contre 293. Le 26 septembre, le
procès du "7 avril" se termine par la condamnation
de Negri.
En France, on ne peut pas dire que Toni Negri ait longtemps connu
la dure vie de l'exilé. Professeur d'université
de réputation mondiale, il est, dès novembre 1983,
nommé membre étranger du conseil du Collège
international de philosophie. De 1984 à 1997, alors qu'en
Italie l'État approuve sa suggestion et promulgue une loi
qui récompense la dissociation, Negri enseigne à
l'université Paris-VIII et à l'École normale
supérieure de la rue d'Ulm. En outre, il effectue des recherches
sociologiques pour le compte de divers ministères et d'autres
institutions gouvernementales françaises. Durant cette
période, Negri publie plusieurs livres et se découvre
des affinités avec les intellectuels post-structuralistes
français, avec lesquels il partage par exemple la négation
de l'autonomie individuelle. Parmi ses interventions de ces années-là,
rappelons son adhésion à la demande d'une amnistie
qui décrète la fin des luttes des années
1970, sa sympathie pour le nouveau parti de la Lega (parti raciste,
défenseur des intérêts des petits et moyens
entrepreneurs, né en Vénétie, ce qui n'est
pas un hasard), sa réconciliation publique avec l'ex-ministre
de l'Intérieur Cossiga, principal responsable de la répression
du mouvement à la fin des années 1970.
Le 1er juillet 1997, Toni Negri rentre volontairement en Italie
et est incarcéré à la prison romaine de Rebibbia,
où il doit finir de purger ses peines (notablement réduites
du fait de deux remises générales concédées
en 1986 et 1988). En juillet 1998, Negri obtient le droit de travailler
à l'extérieur dans une coopérative de volontaires
lié à Caritas puis, en août 1999, il est mis
en semi-liberté (il sort de prison le matin pour y rentrer
le soir). En 2000, Negri revient à l'avant-scène
avec la publication de son livre Empire, écrit en collaboration
avec Michael Hardt, qui rencontre un énorme succès.
En Italie, où son nom réveille de brusques souvenirs
et où, à cause de cela, il est victime de l'ostracisme
d'une industrie éditoriale assujettie au pouvoir politique
le plus conservateur, son livre ne sera publié qu'en 2002.
Toni Negri est aujourd'hui le point de référence
théorique du mouvement des Disobbedienti, ex-Tute bianche,
dont le langage, par moments extrémiste, ne les a toutefois
pas empêchés d'accéder de plein droit aux
cercles de la gauche institutionnelle.
Traduit de litalien.
Note rédigée pour lédition américaine
de Barbares :
Barbarians. The disordered insurgence, pp. 4-8
Venomous Butterfly Publications, 2003
(P.O. Box 31098 Los Angeles CA 90 031 Etats-Unis)
[ " Negrisme
& Tute bianche : une contre-révolution de gauche"
(éd. Mutines Séditions, 36 p., août 2004),
pp. 17-20]