Barbares
notes sur Empire, de Toni Negri & Michael Hardt,
éd. Exils, 2000
Certains auront noté qu'une des astuces majeures de
Marx est d'avoir institué le marxisme comme nouveau langage
[lingua franca]. Depuis l'Antiquité, il est bien
connu que l'art de la persuasion consiste à savoir déterminer,
en parlant ou en écrivant, un effet psychologique précis
chez celui qui lit ou écoute, bien au-delà des contenus
du raisonnement exposé. Les Grecs disaient que persuader
signifie conduire les âmes à soi. Beaucoup
d'expression marxiennes et, pour ainsi dire, le bruit
subtil de sa prose ont fasciné, terrorisé,
transformé en émules des milliers de lecteurs. Des
locutions comme conditions sociales historiquement déterminées,
extraction de la plus-value, élément objectivement
contre-révolutionnaire
certaines techniques
journalistiques et puis les fameuses inversions du génitif
(philosophie de la misère, misère de la
philosophie), tout ce jargon a fourni à une pléiade
d'aspirants bureaucrates et à de véritables dictateurs
un réservoir de phrases toutes faites grâce auxquelles
justifier leur propre pouvoir, et à nombre de sociaux-démocrates
un rideau de fumée avec lequel contenter ceux qui se satisfont
d'une capitulation dans la pratique du moment qu'elle est accompagnée
d'une radicalité dans le style. L'important était
et reste d'assumer l'attitude de celui qui, avec une précision
scientifique, sait de quoi il parle.
Ce rôle-là est joué aujourd'hui, si parva
licet, par les textes d'Antonio Negri. On compte actuellement
deux centrales théoriques de ce que la novlangue
journalistique a défini comme le mouvement altermondialiste
: le collectif du Monde diplomatique et notre professeur
de Padoue, précisément. Au premier, nous devons
le mensuel du même nom, l'organisation de conférences
et séminaires, la publication de livres et la création
du dit mouvement pour la taxe Tobin (Attac). Au second, qui compte
parmi les fondateurs de Potere Operaio, puis d'Autonomia Operaia,
on doit une large part de l'idéologie opéraïste
italienne et, de nos jours, de la théorie dont les Tute
Bianche, les Disobbedienti et tant d'autres citoyens globaux sont
les petits soldats. Qu'on lise un tract quelconque d'un quelconque
forum social, et l'on rencontrera, à coup sûr, les
expressions suivantes : société civile, multitude,
mouvement des mouvements, revenu de citoyenneté, dictature
du marché, exode, désobéissance (civile ou
civique), mondialisation par en bas, et ainsi de suite. Tout en
ayant une histoire plus ou moins longue, ces concepts assemblés
de diverses manières constituent l'aide-mémoire
actuel du récupérateur alternatif et du parfait
réformiste. Un des directeurs de cette fabrique
ontologique, un des techniciens de cette machine
linguistique est, encore une fois, Toni Negri.
Nous ne tomberons pas dans l'erreur banale de croire que certaines
théories puissent influencer unilatéralement les
mouvements. Les théories se diffusent parce qu'elles servent
des intérêts et répondent à des exigences
déterminées. Empire, de Negri et Hardt, est,
en ce sens, un livre exemplaire. Avec les élaborations
des cousins diplomatiques français, ses pages offrent une
des versions les plus intelligentes du programme de gauche du
capital. Les groupes qui s'en réclament constituent la
version globalisée de la vieille social-démocratie
et la variante gazeuse qui, à la rigide hiérarchie
des fonctionnaires, a substitué le modèle du réseau
(ou des rizhomes) dans lequel le pouvoir du dirigeant semble plus
fluide de la bureaucratie stalinienne. En somme, le parti
communiste du IIIe millénaire, la pacification du présent,
la contre-révolution du futur. Construite sur le déclin
du mouvement ouvrier et de ses formes de représentation,
cette nouvelle façon de faire de la politique n'a plus
de champs d'intervention privilégiés, comme l'usine
ou le quartier, et elle offre aux ambitions des aspirants dirigeants
un terrain plus immédiat que celui des vieilles officines
du parti : le rapport avec les mass media. C'est pourquoi les
partis et les syndicats de gauche se positionnent comme leurs
alliés et sont souvent à la remorque de leurs initiatives,
tout en sachant que, au-delà des piercings de quelques
petits dirigeants et de certains slogans à la rhétorique
guérillera, la politique désobéissante
représente la base (y compris électorale) du pouvoir
démocratique à venir. Du stalinisme, elle maintient
intact le rôle, mais son futur tient surtout dans sa capacité
de se poser comme une force de médiation entre les tensions
subversives et les exigences de l'ordre social, en entraînant
le mouvement dans le lit des institutions, et en réalisant
un travail de dénonciation des éléments qui
échappent à son contrôle.
D'ailleurs, l'État, après avoir peu à peu
absorbé le social, s'est rendu compte qu'il étouffait
toute créativité sous le fardeau institutionnel
; contraint de le réexpulser, il a appelé ce déchet
société civile, en l'enjolivant de toutes
les idéologies de la classe moyenne : humanitarisme, bénévolat,
écologisme, pacifisme, antiracisme démocratique.
Le consensus, dans la passivité déferlante, a besoin
d'injections continues de politique. C'est à cela que servent
les politiciens désobéissants, avec
leurs citoyens. Pour les orphelins de la classe ouvrière,
en fait, c'est la figure abstraite du citoyen qui possède
aujourd'hui toutes les vertus. En jouant habilement sur les significations
du mot le citoyen est en même temps le sujet d'un
État, le bourgeois, le citoyen de la Révolution
française, le sujet de la polis, le partisan de
la démocratie directe, ces démocrates s'adressent
à toutes les classes. Les citoyens de la société
civile s'opposent à la passivité des consommateurs
comme à la révolte ouverte des opprimés contre
l'ordre constitué. Ils sont la bonne âme des institutions
étatiques (ou publiques, comme ils préfèrent
les appeler), celles qui, à Gênes et ailleurs, inviteront
toujours, par devoir civique, la police à isoler
les éléments violents. Avec la complicité
des mobilisations démocratiques des désobéissants,
l'État peut ainsi donner une force et une crédibilité
accrues à son ultimatum : ou l'on dialogue avec les institutions,
ou bien l'on est un terroriste qui doit être poursuivi (on
peut comprendre en ce sens les divers accords internationaux conclus
après le 11 septembre 2001). Le mouvement des mouvements
est un pouvoir constituant, c'est-à-dire un surplus
social par rapport au pouvoir constitué, une force
instituante qui intervient dans la politique instituée
et s'y heurte dans l'idée de Negri, la version militante
du concept spinoziste de puissance. La stratégie est celle
de la conquête progressive des espaces institutionnels,
d'un consensus politique et syndical toujours plus élargi,
d'une légitimité obtenue en offrant au pouvoir la
force de médiation du mouvement et sa caution
morale.
Dans le conte negriste, le vrai sujet de l'histoire est un être
étrange aux mille métamorphoses (d'abord ouvrier-masse,
puis ouvrier social, et désormais multitude) et
aux mille astuces. C'est lui, en fait, qui a le pouvoir même
quand tout paraît témoigner du contraire. Tout ce
que la domination impose, c'est lui, en réalité,
qui l'a voulu et l'a conquis. L'appareil technologique incorpore
son savoir collectif (et non son aliénation). Le pouvoir
politique satisfait les poussées de la base (et non sa
récupération). Le Droit formalise son rapport de
force avec les institutions (et non son intégration répressive).
Dans cette vision édifiante de l'histoire, tout advient
selon les schémas du marxisme le plus orthodoxe. Le développement
des forces productives authentique facteur de progrès
entre continûment en contradiction avec les rapports sociaux,
modifiant l'ordre de la société dans le sens de
son émancipation. Son implantation est la même que
celle de la social-démocratie allemande classique, à
laquelle on doit le privilège irréfutable d'avoir
réprimé dans le sang un assaut révolutionnaire,
puis d'avoir jeté les prolétaires dans les mains
du nazisme. Et social-démocrate est l'illusion d'opposer
au pouvoir des multinationales celui des institutions politiques,
illusion que Negri partage avec les étatistes de gauche
du Monde diplomatique. Si l'un comme les autres dénoncent
aussi souvent le capitalisme sauvage, les paradis
fiscaux, la dictature des marchés, c'est
parce qu'ils veulent de nouvelles règles politiques, un
nouveau gouvernement de la mondialisation, un autre New Deal.
C'est en ce sens qu'il faut lire la proposition d'un revenu
universel de citoyenneté, que les negristes les moins
dialectiques n'ont pas de scrupules à présenter
ouvertement comme une relance du capitalisme.
Malgré deux décennies de durs conflits sociaux,
le capitalisme a réussi à contourner la menace révolutionnaire
grâce à un processus achevé à la fin
des années 1970 avec le démantèlement des
centres productifs et leur diffusion sur le territoire, et avec
l'assujettissement complet de la science à la domination.
À cette conquête de chaque espace social correspond,
comme nouvelle frontière à franchir, l'entrée
du capital dans le corps humain à travers la domination
des processus vitaux mêmes de l'espèce : les nécrotechnologies
sont le dernier exemple de son désir d'un monde entièrement
artificiel. Mais, pour Negri, tout cela est l'expression de la
créativité de la multitude. La subordination totale
de la science au capital, l'investissement dans les services,
dans le savoir et dans la communication (la naissance des ressources
humaines, selon le langage managerial) exprime pour lui
le devenir-femme du travail, c'est-à-dire
la force productive des corps et de la sensibilité. À
l'époque du travail immatériel,
les moyens de production dont la multitude doit s'assurer la propriété
commune sont les cerveaux. La technologie, en ce sens, démocratise
toujours plus la société, puisque le savoir que
le capitalisme met à profit dépasse le cadre salarial
en coïncidant de fait avec l'existence même des êtres
humains. Voici ce que signifie alors la revendication d'un revenu
minimum garanti : si le capital nous fait produire à chaque
instant, qu'il nous paie même si nous ne sommes pas employés
comme salariés, nous lui rendrons l'argent en consommant.
Les conclusions de Negri & Associés sont le parfait
renversement des idées de ceux qui, déjà
dans les années 1970, soutenaient que la révolution
passait par le corps, que la condition prolétarienne est
toujours plus universelle, et que la vie quotidienne est le lieu
authentique de la guerre sociale. Le but des récupérateurs
est toujours le même. Dans ces années-là,
pour conquérir une place au soleil, ils parlaient de sabotage
et de guerre de classe ; aujourd'hui, ils proposent la constitution
de listes électorales, l'accord avec les partis, l'entrée
dans les institutions. Leur jargon et leurs acrobaties linguistiques
montrent que la dialectique marxiste est capable de toutes les
prouesses, passant de Che Guevara à Massimo Cacciari (1),
des paysans du Chiapas à la petite entreprise de la Vénétie,
elle justifie aujourd'hui la délation comme hier elle théorisait
la dissociation. D'ailleurs, comme eux-mêmes le reconnaissent,
l'important ce ne sont pas les idées ni les méthodes,
mais plutôt les mots d'ordre tranchants.
Pour les théoriciens désobéissants,
les institutions politiques sont otages du capital multinational,
simples chambres d'enregistrement des processus économiques
globaux. En réalité, du nucléaire à
la cybernétique, de l'étude des nouveaux matériaux
au génie génétique, de l'électronique
aux télécommunications, le développement
de la puissance technique base matérielle de ce qu'on
appelle mondialisation est lié à la
fusion de l'appareil industriel et scientifique avec le militaire.
Sans le secteur aérospatial, sans les trains à grande
vitesse, sans les liaisons par fibres optiques, sans les ports
et aéroports, comment pourrait exister un marché
global ? Ajoutons le rôle fondamental des opérations
de guerre, l'échange continu de données entre les
systèmes bancaire, d'assurances, médical et policier,
la gestion étatique des nuisances écologiques, la
surveillance toujours plus minutieuse, et l'on percevra la mystification
qu'il y a à parler de déclin de l'État. Ce
qui est en train de changer est simplement une certaine
forme de l'État.
À la différence des autres sociaux-démocrates,
pour Negri il n'est plus possible de défendre l'État
providence national, constitution politique désormais dépassée.
S'ouvre cependant une perspective encore plus ambitieuse : la
démocratie européenne. D'un côté le
pouvoir se pose en fait le problème de la façon
de pacifier les tensions sociales, vu la crise de la politique
représentative. De l'autre côté, les désobéissants
cherchent de nouvelles voies pour rendre plus démocratiques
les institutions, en rendant les mouvements plus institutionnels.
Voici le point de rencontre possible : Qui a donc intérêt
à l'Europe politique unie ? Qui est le sujet européen
? Ce sont ces populations et ces couches sociales qui veulent
construire une démocratie absolue au niveau de l'Empire.
Qui se proposent comme contre-Empire. [
] Le nouveau
sujet européen ne refuse donc pas la mondialisation, ou
mieux, il construit l'Europe politique comme lieu à partir
duquel parler contre la mondialisation, dans la
mondialisation, en se posant (à partir de l'espace européen)
comme contre-pouvoir par rapport à l'hégémonie
capitaliste de l'Empire (Europa politica. Ragioni di
una necessità [Europe politique. Les raisons d'une
nécessité], H. Frise, A.Negri, P. Wagner,
2002).
Nous voici à la fin. Derrière un écran de
fumée de slogans et de phrases à effet, sous un
jargon qui séduit et terrorise, voici maintenant défini
un programme simple pour le capital et grandiose pour la multitude.
Cherchons à le résumer. Grâce à un
revenu garanti, les pauvres peuvent être flexibles dans
la production de richesses et dans la reproduction de la vie,
et relancer ainsi l'économie ; grâce à la
propriété commune des nouveaux moyens de production
(les cerveaux), le prolétariat immatériel
peut commencer à travers l'Europe une longue marche
zapatiste de la force-travail intellectuelle ; grâce
aux nouveaux droits universels de citoyenneté, la domination
peut traverser la crise de l'État-nation et inclure socialement
les exploités. Les patrons ne le savent pas mais, laissés
finalement libres de se développer, les nouveaux moyens
de production réaliseront de fait ce qu'ils contiennent
déjà en puissance : le communisme. Il suffira juste
de régler leur compte aux capitalistes obtus, réactionnaires,
néolibéraux (en somme, à la mauvaise mondialisation).
Tout cela semble avoir été conçu exprès
pour confirmer ce que Walter Benjamin constatait il y a plus de
soixante ans, quelques semaines après le pacte de non-agression
entre Staline et Hitler : Il n'y a rien qui ait autant
corrompu les travailleurs allemands que la persuasion de nager
dans le sens du courant. Pour eux, le développement technique
était ce courant favorable dans lequel ils pensaient nager.
Mais les eaux agitées du courant dissimulent de dangereux
périls, comme Negri lui-même le remarque : Nous
nous trouvons maintenant dans une constitution impériale
où monarchie et aristocratie luttent entre elles, tandis
que les comices de la plèbe sont absents. Ceci détermine
une situation de déséquilibre, puisque la forme
impériale peut exister de façon pacifiée
seulement lorsque ces trois éléments s'équilibrent
entre eux (MicroMega, mai 2001). En somme, chers sénateurs,
Rome est en danger. Sans dialectique entre mouvements
sociaux et institutions, les gouvernements sont illégitimes,
donc instables. Comme l'ont démontré admirablement
d'abord Tite Live puis Machiavel, l'institution des tribuns de
la plèbe a servi à contrebalancer l'expansion impériale
continue de Rome par l'illusion de la participation populaire
à la politique. Mais le célèbre apologue
de Menenius Agrippa qui apostrophait la plèbe mutinée
en lui disant que ce n'était que grâce à elle
que vivait Rome, comme un corps vit grâce à ses membres
risque en effet de toucher à sa fin. L'Empire semble avoir
toujours moins besoin des pauvres qu'il produit, les laissant
pourrir par millions dans les réserves du paradis marchand.
D'autre part, la plèbe pourrait se faire menaçante,
comme une horde de barbares et certes descendre de
la colline vers la ville comme au temps d'Agrippa, mais avec
les pires intentions. Pour les exploités fiévreux
et déraisonnables, la médiation des nouveaux dirigeants
pourrait s'avérer aussi odieuse que le pouvoir en place,
et aussi inefficace qu'une leçon de civisme donnée
à ceux qui ont déjà mis les pieds dans le
plat. La police, même en uniformes blancs, pourrait ne pas
suffire.
Ndt
1. Massimo Cacciari était l'un des membres de Potere operaio
rentrés au PC après la dissolution de l'organisation
gauchiste. Philosophe exprimant la pensée de la crise
(heideggerisme de gauche), il suit toutes les évolutions
du parti pendant la grande répression des années
1980. Au milieu des années 90, pendant qu'il ouvre un débat
avec la Nouvelle Droite, il est élu maire de Venise dans
le courant réformiste de l'ex-PC. C'est à cette
époque qu'il propose des accords électoraux avec
les autonomes du nord-est d'Italie.
Traduit de litalien.
Introduction de : Crisso/Odoteo, Barbari, Linsorgenza
disordinata, NN, 72p., 2002
(C.P. 1264 10100 Torino Italie)
[Traduction du livre disponible sur http://pesteetcholera.free.fr
et bientôt sur papier]
[ " Negrisme
& Tute bianche : une contre-révolution de gauche"
(éd. Mutines Séditions, 36 p., août 2004),
pp. 10-20]