Pour que ce juillet-là redevienne une menace
juin 2004, 8 pages

Rendez-vous secrets

Il existe un rendez-vous mystérieux entre les générations passées et la nôtre.
Walter Benjamin

Quelques jours avant le G8, des gênois se rendent chez un ébéniste du centre-ville en lui demandant de fabriquer des bâtons de bois encastrables sous forme de perches. Le vieil artisan saisit tout de suite les intentions de ses clients insolites et raconte ce qu’ils utilisaient eux, ceux de sa génération, au cours des affrontements avec la police. Les souvenirs s’envolent vers la révolte de juillet 1960, vers les tee-shirts à rayures 1, vers la Gênes des quartiers populaires. Le vieux explique que, pour faire face aux charges des CRS, les insurgés se servaient de la morue en train de sécher à l’extérieur des nombreuses poissonneries des carrugi [petites ruelles du centre de Gênes]. Les vendeurs la passaient aux rebelles non sans l’avoir immergée dans les bassins afin de la rendre résistante et efficace.
Les ruelles du centre ne sont plus les mêmes, aussi nos amis s’en vont-ils avec leurs perches démontables. Ces bâtons seront néanmoins d’ici quelques jours une sorte de témoin entre deux générations d’incontrôlés et de voyous.
Vendredi 20 juillet 2001, après que des centaines d’émeutiers ont libéré quelques quartiers de cette normalité capitaliste qui est le plus froid des monstres glacés, un supermarché se transforme en banquet collectif et gratuit. Pendant quelques heures, rebelles et habitants du coin se servent librement et mangent, rigolent, discutent. Même un journaliste, payé pour servir avec son téléobjectif comme d’autres servent avec leur matraque, est photographié par un de ses collègues en train de sortir deux sachets de mozzarella.
Pour que ces mozzarella rencontrent ces morues dans un « bond de tigre dans le passé », il a fallu une émeute sociale capable de remplacer le temps historique par le temps de la révolte. Une émeute qui a bouleversé aussi bien les plans des puissants et de leurs chiens de garde que ceux de la contestation domestiquée.

1 En 1960, le président démocrate-chrétien du conseil italien, Tambroni, souhaite intégrer des membres du parti fasciste MSI dans son gouvernement. Organisant un meeting politique à Gênes, ville historique de la Résistance, il est accueilli par une manifestation qui vire à l’émeute populaire. Tandis que les dockers manifestent au cri de “Azet 36, fascista dove sei ?” [Clé à molette de taille 36, où es-tu fasciste ?], la jeunesse rebelle en “tee-shirts rayés” à la mode de l’époque s’affronte avec les flics au cours d’une révolte généralisée. Des anciens partisans préparent les armes qu’ils n’ont jamais rendues et établissent de véritables plans de bataille... Finalement, le meeting sera annulé, le PCI et les syndicats hurleront aux provocateurs contre les jeunes voyous et le gouvernement présentera ses excuses à la ville de Gênes.