" Recueil de textes argentins (2001-2003)"
éd. Mutines Séditions, 48 p., novembre 2003


MAS ALLA DE LOS PIQUETES

Les textes qui suivent sont tirés du livre “Mas allà de los piquetes”, paru en novembre 2002 aux ediciones De mano en mano. Il s'agit d'une série de discussions entre le MTD de Solano et le collectif Situaciones (gauchiste/négriste 1). Nous n'en avons gardé que les extraits qui nous intéressaient dans le cadre de cette brochure.
Le MTD Solano fait partie de la coordination “Anibal Veron”, du nom d'un chauffeur de bus tué en novembre 2000 à Tartagal lors d'affrontements opposant la police aux piqueteros. Au cours des émeutes qui ont suivi, des bâtiments publics ont été incendiés et des flics pris en otage.
La CTD Anibal Veron s'est formée fin décembre 2001 et est essentiellement présente dans les villes très pauvres de la banlieue de Buenos Aires.


Question : Vous nous avez dit précédemment que certains compagnons avaient davantage un rapport d'instrumentalisation du mouvement et qu'ils venaient uniquement pour toucher leur allocation. Comment cela se reflète-t-il dans les barrages ?

— La majorité des compagnons qui se sont récemment rapprochés du mouvement, plus de 80%, viennent exclusivement par nécessité concrète. Ils ont besoin de nourriture, ils n'ont rien à vendre, pas de boulot, rien du tout. Mais lorsqu'ils arrivent, ils intègrent une dynamique et les choses changent ; ils sentent monter l'adrénaline et la nécessité de s'organiser.

(…)

— Nous ne souhaitons pas nous intégrer (par opposition à une prétendue “exclusion”). En tous cas, moi je ne veux pas recommencer à me faire exploiter, par aucun patron, pas plus Fortabat2 que Macri3. Certainement pas. Je ne me bats pas pour qu'ils recommencent à m'exploiter. Personnellement, je crois comme beaucoup de compagnons que nous ne sommes pas faits pour être exploités, mais ceci est une autre question.

— Nous savons précisément ce que nous n'attendons pas de l'organisation. La nouveauté consiste à découvrir chaque jour jusqu'où nous voulons aller et ce que nous sommes en train de construire. C'est quelque chose qui n'est pas fermé, pas achevé, mais que nous allons penser jour après jour. Notre manière de nous organiser est dynamique, elle suit son chemin en réfléchissant sur tout. C'est vrai que nous sentons l'adrénaline monter quand nous sortons couper une route, mais ce qui est nouveau c'est que ce qui se passe lors du barrage n'est pas séparé de nos vies. C'est la réalité de notre manière de nous organiser : ce qui s'exprime lors d'un barrage doit être construit au quotidien, car sinon cela ne sert à rien. C'est pourquoi nous ne trouvons pas de réponse dans le système et que nous devons construire une autre histoire. Lorsque nous revendiquons, ce n'est pas pour qu'ils nous incluent, nous réclamons ce qui nous sert pour continuer à nous auto-organiser.
(…)

Question : il semblerait que la sécurité et les critères politiques d'un barrage répondent toujours à des considérations internes et non aux besoins de la conjoncture politique, pas plus qu'à d'éventuels soutiens extérieurs.

— Oui, mais ces nécessités internes sont beaucoup plus que des nécessités économiques. Par exemple, lorsque nous avons coupé la route pour protester contre ce qui s'était passé à Gral Mosconi, cela avait à voir avec notre identité. Car s'ils ont touché à un compagnon à Mosconi4, cela nous touche aussi, même si cela ne nous affecte pas directement ici à Solano.

— Ou bien lorsque nous avons bloqué le pont Puyrredon parce qu'il y avait des risques de répression à La Matanza5 et que nous avons dit au gouvernement : “Si vous réprimez là-bas, il vous faudra réprimer ici aussi”. Nous avons vu qu'ils attaquaient nos frères (sauf D'Elia et Alderete6) et nous devions sortir nous battre pour eux. Mais cela ne veut pas dire que nous construisons en fonction de la conjoncture. L'aspect électoral ne nous intéresse pas, peu importe si demain on vote ou pas.

(…)

— Nous ne disputons l'espace à personne et ne voulons être à l'avant garde de personne. Nous construisons parce qu'il y a une réalité à changer. Et nous essayons de nous organiser et de nous coordonner avec d'autres qui sont aussi en train de changer leur situation. Cela ne nous intéresse pas d'aller à La Matanza faire de la propagande et de l'agitation pour gagner des espaces. Ce n'est pas notre conception de la politique. Nous pensons que les gens doivent continuer à s'organiser à la base mais c'est aux compagnons de La Matanza eux-mêmes de se battre pour ça. Nous avons l'intention de nous coordonner avec ceux qui construisent mais nous ne disputons aucun espace
à personne.
(page 60)

Il a également été question du phénomène des piquets et de sa généralisation comme forme de lutte, surtout étant donné les répercussions qu'ils ont eues ces derniers temps.

— Nous avons dit que Mosconi marque un avant un après, dans la mesure où cela montre la profondeur des luttes populaires. Nous avons également posé la nécessité d'être créatifs pour ne pas nous enfermer et éviter d'être quadrillés. Tout ne passe pas par le fait de casser, tout ne passe pas par les barrages. A partir de cela apparaissent les différences avec ceux qui voient d'autres fins à la lutte. Les critères que nous prenons en compte au moment de planifier un barrage sont le fruit de discussions antérieures, d'une construction collective et quotidienne. La forme des barrages dépend de la stratégie fixée en fonction des objectifs à atteindre. Par exemple, lorsque nous nous sommes trouvés confrontés au problème de la leptospirose [maladie infectieuse], il s'agissait de dénoncer l'insalubrité et de faire pression sur la municipalité. C'est pourquoi nous avons bloqué l'accès à Solano. Ils ont donc dû réagir en créant les conditions d'hygiène demandées. Dans le cas de la solidarité avec les compagnons de Salta7, nous avons cherché à bloquer un point névralgique de manière à faire pression sur le gouvernement afin qu'il retire la gendarmerie et à produire un effet médiatique qui montre clairement la solidarité avec les compagnons. A chaque fois que nous planifions un barrage, nous prenons en compte la proximité avec le quartier, de manière à ne pas rester isolés.
(page 111)

 

A propos de la question de l'autonomie face à l'Etat :

C'est un sujet très difficile. Dans les conditions dans les lesquelles nous vivons aujourd'hui, il est impossible d'avoir une autonomie comme celle que nous souhaiterions, même pour les gens qui font partie du mouvement. La situation de grande misère et de manque de ressources dans laquelle nous nous trouvons, nous amène à dire : “Soit nous mourrons de faim dans le quartier, soit nous mourrons au cours d'une marche ou d'un barrage routier”. La mort est déjà installée ici, dans tous les sens du terme. Par exemple, si tu vas à l'hôpital, ils te font attendre pendant trois mois, ou quand un enfant se brûle et qu'il n'y a rien pour le soigner. Il est très difficile dans ces conditions d'imaginer des alternatives qui ne passent pas par le recours à l'Etat.

— Nous nous sommes trouvés confrontés à ce problème en de nombreuses occasions mais il nous a laissés sans réponse. Nous poursuivons notre tâche : les ateliers de production, la formation etc. Nous n'avons pas oublié les axes que nous avions définis dès le début : “Lutte, formation et travail”. Et maintenant nous y œuvrons avec beaucoup de gens, en essayant de construire notre propre école, en planifiant un nouvel établissement, en explorant les possibilités qui s'ouvrent avec des compagnons d'autres pays. Nous avons la boulangerie et nous commençons à faire nos cultures.
(page 204)

Un des grands problèmes que nous rencontrons, c'est que dans ces lieux les plus reculés et les plus détruits, l’affrontement direct avec le capitalisme est inévitable. Notre situation est assez compliquée parce que nous n'avons presque aucune marge.
Nous pensions par exemple à prendre des terres parce que, comme vous le savez, nos terrains sont inondables et on ne peut rien y produire. En plus nous sommes entassés. Le problème, c'est qu'il n'y a plus de terres disponibles car l'Etat a tout vendu pour faire du fric. Tout est propriété privée. Si tu viens prendre les terres, ils t'envoient la gendarmerie. Donc, tu n'as déjà plus d'espace. Le choc contre le capitalisme est inévitable. C'est pourquoi il y a nécessairement un degré de confrontation. Quand tu te trouves pris dans cette tension, des fois tu gagnes, des fois tu perds, parce que là ça dépend du rapport de force. La dernière fois que nous avons pris des terres ici à Solano, 12 000 personnes y ont participé8. Il aurait fallu un massacre pour les virer. Dans ces cas là, les types l'évitent, mais en d'autres occasions ils envoient la troupe, et voilà… (…)

Evidemment on se heurte au pouvoir, même sans le chercher. Ce n'est pas que nos fassions de la confrontation avec l'Etat notre axe fondamental. Mais si tu as touché à la propriété privée, ils vont t'envoyer l'infanterie, les juges… Cela veut dire que tant qu'existe le capitalisme, nous allons nous heurter à l'une de ses formes. A part ça, le fait est que nous ne nous centrons pas sur l'économique : nous luttons pour une vie différente, dont l'économie n'est qu'un élément. La lutte pour le changement social est totale.
(page 111)

A propos des partis :

— Ce n'est pas une idée arrêtée, mais je me demande si les partis ne sont pas en réalité des instruments du capitalisme lui-même. Je ne crois pas qu'il soit anticapitaliste de créer un parti politique. Cela revient plutôt à reproduire les formes déjà existantes du système. L'autre jour, nous avons eu une conversation très intéressante sur l'éducation des enfants. Nous discutions de la manière dont se construit le capitalisme en s'appuyant sur le noyau de la société, sur la relation père-fils et nous sommes arrivés à la conclusion que c'est là même que se forge la conception du pouvoir, car comme je suis le père, c'est moi qui commande et qui doit éduquer.

— C'est pour ça qu'ici les enfants sont les enfants de tous et que nous devons tous nous en occuper. Avant, si un gamin sortait jouer dans la rue, quelqu'un disait : “Eh, machin, ton fils…”. Mais il arrive que le compagnon ait quelque chose à faire et qu'il n'ait personne à qui laisser son gamin. C'est comme ça que tout a commencé, il y a eu beaucoup de discussions dans cette assemblée et nous avons finalement décidé de tous prendre en charge
les gamins.

— Les partis politiques ne sont pas conséquents dans la lutte. Je ne veux pas dire qu'ils sont malhonnêtes, pas du tout. Mais chaque fois que j'en rencontre un, ils me racontent qu'ils ont été partout : à Mosconi, à Jujuy, à Santiago Del Estero. Ils sont de toutes les luttes ! Il est même arrivé qu'ils me vendent comme leur œuvre des choses que nous avions faites. C'est donc qu'en réalité ils ne sont nulle part.

— Ils travaillent pour faire connaître leur groupe. Nous autres, d'en bas, nous créons quelque chose de réel.

— C'est pourquoi je ne sais pas si le phénomène communiste a jamais été communiste, c'était plutôt la reproduction du capitalisme. Parce qu'en fin de compte, il a été aussi dégueulasse et salaud que le capitalisme lui-même. Parce que quand quelqu'un pense à votre place, c'est que le capitalisme se reproduit. Ce n'en est qu'une version de plus, quel que soit l'appellation qu'on lui donne. Parce que c'est juste le nom que tu changes, rien de plus.
(page 75)

Il y a une différence évidente entre ce mode de solidarité et celle qui se joue avec les partis et les centrales syndicales (avancées). Ces appareils sont au dessus des luttes. Ils essaient de les “représenter” tout en calculant leurs intérêts. Ils ne font des avancées concrètes que lorsque cela rapporte à leurs propres organisations. Si ce n'est pas le cas, si cela ne leur rapporte pas, lorsqu'ils font mauvaise figure, ils vacillent et quand la lutte se durcit, ils se retirent.
Ce qui se passe avec ces organisations, c'est qu’elles prennent toujours des décisions pour trouver un consensus. Toute leur pratique s'explique par la recherche de l'adhésion des majorités. Mais nous savons que les majorités n'existent pas en tant que telles mais comme une représentation inerte, au nom de laquelle on justifie certaines positions. “Que dira la majorité des gens ?”. Ils oublient que les gens ne pensent pas de la même manière selon qu'ils sont seuls et démobilisés ou qu'ils s'engagent et luttent. Par conséquent, on ne peut à la fois être d'accord avec ceux qui “ne font rien” et ceux qui “s’y mettent toute la journée”. Car ce sont deux positions différentes. On ne peut pas en même temps séduire les électeurs, les téléspectateurs, toute cette masse qui vit tous les jours submergée par l'égoïsme et ceux qui s'activent contre ces tendances égoïstes et mercantiles.
Ils restent attachés et prisonniers de la “logique du pouvoir” qui se préoccupe exclusivement des “majorités”. C'est pourquoi ils ne sont pas libres d'agir comme ils “devraient” le faire s'ils l'étaient. Les organisations qui dialoguent sans cesse avec l'Etat en oublient de s'adresser à cette gigantesque foule de minorités qui, ici et là, luttent contre le modèle du pouvoir et de l'oppression. Il leur manque en outre cette liberté d'action nécessaire lorsqu'il s'agit de produire des formes de vie qui échappent à la tristesse actuelle. C'est très grave de renoncer à cette liberté. Dans cette voie, on ne peut même pas apprendre de ses erreurs, car les erreurs sont source de sagesse lorsque ce sont des personnes ou des mouvements d'hommes et de femmes libres qui en tirent les leçons.
(page 108)

 

Intervention d'un membre du MTD Allen (Province du Rio Negro) au cours d'une discussion le 6 octobre 2002 :

J'aimerais souligner une chose intéressante, c'est que l'appellation de “travailleurs au chômage” ne nous plaît pas. En réalité, nous préférerions nous appeler travailleurs autonomes, parce que cela à voir avec toute une conception du travail. Surtout, cela rompt avec l'idée que le travail implique forcément l'exploitation. Il y a un très grand débat autour de cette question dans notre région du sud, une discussion que nous menons avec deux expériences très riches : l'usine Zanon et une entreprise de frigorifiques. Toutes deux ont été occupées par les ouvriers qui se sont mis à produire pour leur propre compte, et nous sommes en relation très étroite avec eux. Nous sommes aussi en contact avec d'autres organisations de chômeurs qui ne sont pas autonomes, mais avec lesquelles nous organisons des réunions et des débats. L'une des questions dont nous discutons le plus est celle de ce qu'elles appellent “travail authentique”. C'est ainsi qu'elles nomment les possibilités qui leur ont été offertes lorsque le gouverneur de la province a passé un accord avec les compagnies pétrolières afin qu'elles créent des emplois. Ces mouvements proposent la reconstruction des syndicats, l'ouverture de nouveaux postes de travail et l'investissement dans les œuvres sociales. Pour notre part, nous affirmons qu'il s'agit plutôt d'obtenir un “travail digne”, ce qui est incompatible avec l'exploitation, la soumission, le vol et le contrôle des horaires qu'implique le salariat. C'est un débat très riche qui s'est ouvert et nous avançons dans l'idée de “travail autonome”, c'est à dire un travail que nous choisissons d'effectuer pour notre propre compte et que nous pouvons abandonner. C'est notre quête, y compris pour ceux qui reçoivent une allocation du gouvernement ou ceux qui ont un boulot formel mais participent quand même au mouvement.
(page 247)

[Comme la plupart des entretiens sont collectifs, les coupures sont celles de réponses parfois longues ou de peu d’intérêt. Les textes sans “ — ” sont extraits d’interventions sans question préalable]

NDT :
1. Ils tentent par exemple d'appliquer au contexte argentin les concepts de multitude, de zones libérées et de contre-pouvoir.
2. Amalia Fortabat est l'une des entrepreneuses les plus puissantes d'Argentine.
3. Mauricio Macri : entrepreneur et dirigeant du club de foot Bocca Junior, très connu pour ses accointances avec Carlos Menem. Il s'est présenté aux dernières élections pour la ville de Buenos Aires mais a été battu par le candidat sortant Ibarra.
4. Le 17 juin 2000, des émeutiers ont dévasté une grande partie de cette ville de la province de Salta. A la suite de cela, un millier de gendarmes lourdement armés l’ont occupée et des affrontements ont eu lieu durant plusieurs jours.
5. En 2000, les barrages routiers se sont multipliés et cette ville de la banlieue sud de Buenos Aires a été bloquée pendant 10 jours. Le 28 juin 2000, environ 1500 ouvriers et chômeurs ont coupé la grande artère qui traverse le pays (la route n°3) pour exiger des emplois, 650 000 kg de viande fraîche, 70 000 kg de légumes secs et des antennes médicales gratuites. En novembre de la même année, les piqueteros ont à nouveau bloqué les routes et les voies ferrées. Ils se sont ensuite constitués en assemblées de chômeurs, fait notable, car ce quartier est depuis longtemps aux mains des péronistes.
6. Dirigeants respectifs de la FTV et des CCC
7. Le 17 juin 2000, dans la province de Salta près de la frontière bolivienne, deux personnes ont été tuées par la gendarmerie qui tentait de rouvrir le principal axe de circulation coupé par les manifestantEs.
8. Au mois d'août 2002, le MTD d'Admirante Brown a également décidé de récupérer un terrain pour y faire un centre associatif et des jardins. La mairie a fait appel aux flics pour virer les 300 occupantEs, mais plus de 1000 personnes du voisinage et 6000 venues d'ailleurs sont venues apporter leur soutien. Un succès…