" Recueil de textes argentins (2001-2003)"
éd. Mutines Séditions, 48 p., novembre 2003


Une lettre du groupe Libertad


Buenos Aires, 31 décembre 2001

Compagnon-ne-s, Ami-e-s :

Vu le manque d’informations indépendantes et les mensonges que répand la propagande des “médias” à propos de la situation argentine, criminalisant particulièrement tous les individus qui ont résisté et combattu contre la répression policière, nous vous faisons parvenir ces quelques lignes sur ce qui s’est réellement passé.

Même si l’exploitation existe depuis toujours en Argentine, la situation des travailleurs a continué à se détériorer au cours de ces dernières années jusqu’à arriver, aujourd’hui, à un point jamais vu. La mise en oeuvre du modèle néolibéral a montré le visage le plus sauvage de l’exploitation capitaliste, avec un très fort taux de chômage, l’éducation et la santé publique réduites à peau de chagrin (comme toujours...), un coût de la vie très élevé, les salaires les plus bas de l’histoire alors qu’en raison de la parité peso/dollar, les marchandises restaient au même prix. Il est impossible de vivre avec des salaires de 150 pesos mensuels quand les prix sont ceux des Etats-Unis.

Au cours de la première semaine de décembre, quelques secteurs industriels, financiers, municipaux et de l’opposition péroniste au gouvernement De la Rua ont commencé à défendre une proposition de dévaluation du peso par rapport au dollar, ce qui a provoqué la fuite de dizaines de milliards de dollars, mettant en crise le système financier.

Les grands groupes économiques et les hautes sphères du pouvoir, prévenus à temps par les banquiers, ont eu le temps de retirer leur argent. Le gouverneur [de la banque centrale] et le ministre de l’économie Domingo Cavallo (recyclé de la dictature militaire et du gouvernement Menem) ont pris la décision de supprimer les paiements en liquide, imposant une limite de 250 pesos (ou dollars) par semaine pour les retraits bancaires. Le manque d’argent liquide a provoqué l’effondrement de l’activité commerciale, des files interminables devant les banques et la rupture de la chaîne des paiements. Le mécontement populaire est allé croissant, mécontentement qui s’était déjà vivement exprimé au cours des dernières élections d’octobre où, bien que le vote soit obligatoire en Argentine, l’abstention, les votes nuls et blancs avaient dépassé les 30 %.

Le parti “justicialiste” (péroniste-menemiste) a intrigué, appuyé par la CGT officielle et dissidente (syndicat majoritaire, péroniste, qui conserve une aile “dissidente”), pour déstabiliser et faire chuter le gouvernement De La Rua et revenir au pouvoir (comme il l’avait déjà fait en 1989 pour provoquer la chute du gouvernement radical d’Alfonsin) qu’il avait quitté en 1999. Par l’intermédiaire de ses petits chefs de quartier, il a incité aux premiers saccages de supermarchés (ce qui fut une bonne chose, comme on le sussurait déjà depuis plusieurs mois...). En deux jours, les pillages se sont répandus rapidement, échappant bruyamment au contrôle de ceux qui les avaient initiés. La partie a alors changé de mains : c’est bien connu, jouer avec le feu brûle.

Dans un pays qui compte 4 millions de chômeurs et 14 millions d’hommes et de femmes qui vivent dans la pauvreté ; où les magasins et les centres commerciaux exhibent en vitrine, dans un pur style consumériste, les produits les plus chers et les plus luxueux pour le Noël des riches [on est alors mi-décembre] qui ont fait fortune sous la dictature puis avec les privatisations et les pots-de-vin de l’époque Menem ; les saccages sont rapidement devenus massifs dans toutes les zones plus pauvres. Des caddies et des sacs remplis de viande, de pâtes, de couches, de produits ménagers mais aussi de machines-à-laver, réfrigérateurs, chaînes, téléviseurs, etc. ont été emportés au loin.

Le 19 décembre, tandis que la police commençait à réprimer durement, les grandes chaînes de supermarchés se sont mises à distribuer des sacs de nourriture pour ne pas être saccagés (des sacs valant moins de 5 dollars, face aux milliards de perte au cours des expropriations).

Ceci a réussi à freiner la “contagion”. La situation est néanmoins devenue de plus en plus difficile et, vers 23 heures ce même jour, le président De La Rua a décrété l’état de siège pour 30 jours dans tous le pays. La police est sortie des commissariats, la Casa Rosada (palais présidentiel) et le Congrès ont été protégés par de forts déploiements
de flics.

Immédiatement, les cacerolazos (pratique qui consiste à frapper sur des casseroles et d’autres objets pour protester) ont commencé à résonner des fenêtres des quartiers de Buenos Aires. Si, jusqu’alors, la protestation s’était concentrée dans les zones les plus pauvres, les “classes moyennes” commençaient à présent à sortir à leur tour dans la rue.

Les uns n’avaient pas d’argent, les autres ne pouvaient pas disposer du leur. Les gens se sont rassemblés spontanément, des femmes et des hommes avec leurs enfants, des vieux, des jeunes sont sortis sur les places, sans compter ceux qui, rentrant du travail pour aller manger chez eux ont décidé de rester dans la rue et ont commencé à confluer spontanément vers la place du Congrès et la plaza de Mayo, siège du parlement pour l’une, de la présidence pour l’autre... en somme, vers l’Etat. Les Argentins sont fatigués de la misère à laquelle ils sont contraints depuis des années et, délaissant pour la première fois leurs leaders et dirigeants traditionnels, ils se sont directement passé le mot par les cacerolazos, le bouche à oreille ou le téléphone, pour bloquer les rues ; la diffusion de la nouvelle de ces mobilisations à la télévision et la radio a créé un effet de propagation. Si le gouvernement entendait par état de siège que les gens restent enfermés chez eux, il a obtenu exactement le contraire. La manifestation pacifique a débutée aux cris de “qu’ils se mettent l’état de siège au cul” résonnant dans tout Buenos Aires, s’élevant au milieu du vacarme des casseroles, des klaxons devenus fous des taxis et des voitures à l’unisson. Elle s’est transformée vers 3 heures du matin en un immense nuage de gaz lacrymogène et d’incendies et s’est soldée par des balles en caoutchouc, des dévastations, une centaine d’arrestations, et finalement par la démission du ministre de l’économie, Domingo Cavallo.

Le matin suivant, la plaza de Mayo s’est à nouveau remplie. Tout a commencé une fois encore pacifiquement, on pouvait entendre les cacerolazos auxquels participaient des enfants et des retraités... Outre l’état de siège, la répression de la veille était désormais dénoncée à son tour. Les cris de mépris n’épargnaient aucun parti politique, y compris ceux de l’opposion de gauche, et personne n’aurait toléré (comme ce fut déjà le cas la nuit et les jours précédents) que fussent brandis les banderoles ou les drapeaux des partis. Le MAS, le PST, le PO, Izquiera Unida (le PC et le MST) ont eu un comportement honteux, même si certains militants de ces partis n’ont pas résisté à la fièvre et ont participé individuellement à l’émeute, au désespoir de leur propre organisation. Quelques groupes organisés y ont aussi pris part, sans signe distinctif particulier, dont de nombreux compagnons anarchistes.

Le discrédit de la politique était manifeste. Plaza de Mayo, on rejetait dirigeants syndicaux (véritables mafias organisées et très largement péronistes), secteur financier (dont les banques), politiciens, bureaucrates tant du gouvernement que de l’opposition et forces de l’ordre. De La Rua se trouvait à la Casa Rosada et il a donné l’ordre vers midi de “nettoyer la place”. Les flics se sont alors jetés de façon indiscriminée sur tout le monde, traînant les arrêtés par les cheveux pour les embarquer. Les manifestants ont résisté et tenu la place tout l’après-midi. Les lacrymogènes, les balles en caoutchouc et les charges les faisaient reculer, mais ils remontaient immédiatement d’autres barricades et tendaient des fils de fer en travers des rues pour empêcher le passage des chevaux, puis ils reprenaient la place. Les gens ont bloqué tous ses accès en s’affrontant avec la police, pendant qu’au centre las madres de plaza de Mayo [les Mères de la place de Mai] et les autres groupes pacifistes se faisaient violemment expulser par des policiers complètement hors d’eux.

Vers 18 heures, le centre de Buenos Aires était divisé en deux : le bout de l’avenue 9 de Julio donnant sur la plaza de Mayo était sous le contrôle de la police tandis que de l’autre côté vers le Congrès, elle se remplissait de gens et de barricades. Au milieu, les affrontements continuaient dans la fumée des barricades en feu et celle des gaz lacrymogènes (les mêmes qu’en 1983 et d’autres, ultra-modernes, qui dégagent une fumée invisible parfaitement transparente...), le tout dans le bruit des pots d’échappement des motoqueros qui faisaient diverses incursions du côté policier, se moquant ainsi de la répression [le SIMECA, syndicat indépendant de coursiers, a été créé peu de temps auparavant par des jeunes très aguerris et bien organisés ; au cours de ces émeutes, ils se sont jetés à plusieurs reprises avec leurs motos contre les rangées de flics, cavaliers compris, pendant que d’autres groupes attaquaient derrière eux en lançant des pierres et des cocktails molotovs ; deux d’entre eux en sont morts]. A ce moment là, des véhicules blindés et des jeeps sont arrivés, les policiers faisant feu par les fenêtres, suivis par d’autres flics à moto (arrivant à toute vitesse derrière les blindés et les camions à eau) qui tiraient dans le tas. Malgré la violence, les gens ne lâchaient pas la rue ; au contraire, tout autour de la plaza de Mayo plus que jamais envahie, on continuait à hurler contre la brutalité des flics. La rumeur circulait déjà que sept jeunes venaient d’être assassinés par balles. On lançait des bouteilles d’eau et des citrons par les balcons pour aider les cagoulés qui résistaient (les vieux et les enfants s’étaient déjà éloignés), le climat était euphorique et solidaire parmi les gens qui continuaient à arriver. La police a à grand’peine repoussé les manifestants du centre de la place mais n’a pas réussi à avoir le dessus sur ceux qui continuaient à détruire et saccager les symboles du capitalisme dans ses alentours immédiats : les banques, les administrations, les commissariats, les caisses de retraites privées et les Assedic, les bureaux commerciaux de l’entreprise d’électricité EDESUR, Mc Donald’s, Blockbuster, la chaîne de disques Musimondo. Les avenues de Mayo et Corrientes présentaient un aspect insolite au milieu des fumées, du feu et des dévastations.

La démission de De La Rua a été rendue publique vers 19 heures 30. Le bilan de ces deux jours était de 30 morts (la plus grande partie tués par des commerçants au cours des saccages, les autres aux alentours de la plaza de Mayo ; ils avaient en majorité une vingtaine d’années, mais on compte aussi un homme de 57 ans et une gamine de 13 ans), des centaines de blessés, 3 000 personnes arrêtées et torturées dans les commissariats (dont certaines sont toujours emprisonnées), au moins 200 magasins pillés, un milliard de dollars de pertes pour les entreprises attaquées, dont les profits sont justement en grande partie responsables de la misère des gens. La rébellion a explosé dans tout le pays (touchant plus de 30 provinces) et s’est encore plus déchaînée quand sont parvenues les informations sur la bataille de Buenos Aires. Pour provoquer la peur dans la population, la police et la télévision ont raconté que des bandes d’émeutiers se dirigeaient vers les habitations privées pour les prendre d’assaut, invitant leurs habitants à s’armer pour se défendre contre les “vandales” (les flics ont même distribué des papiers alertant les “citoyens”).

Les péronistes ont mal interprété le message des Argentins : la protestation était aussi dirigée contre eux, et pas uniquement contre les leaders syndicaux, les patrons, les banques et le FMI. Les jolis sourires de Menem, Duhalde (ex-gouverneur de la province de Buenos Aires), Rodriguez Saà (à ce moment-là gouverneur/patron de la province de San Luis), Ruckauf (gouverneur de Buenos Aires) et autres hiérarques du “justicialisme” se sont effacés la nuit du 28 décembre lorsqu’un autre cacerolazo s’est transformé en bataille rangée. Déjà au cours de la matinée du même jour, les cheminots avaient bloqué les rues en réclamant leurs arriérés de salaire. Ceci a provoqué l’interruption du service de transport puis la rage des gens qui, cet après-midi là, ne pouvaient plus rentrer chez eux. Les “clients” ont rejoint la grève et réclamé le remboursement des billets ou de l’abonnement. Face au refus opposé par la compagnie qui gère ces trains, neuf wagons ont été entièrement incendiés et les billeteries et autres biens de l’entreprise détruits. Quand les pompiers ont tenté d’éteindre le feu, leurs lances à eau ont été sectionnées avec des tessons. Des incendies et des dévastations ont également eu lieu à la station
de Castelar.

Après plusieurs jours de tranquillité apparente, au cours desquels les gens espéraient le retour de la stabilité monétaire, la protestation a regagné les rues lorsque Saà, élu nouveau président avec l’appui des péronistes, a décidé de placer à la tête du conseil municipal un certain Grosso (ex-surintendant de Buenos Aires qui avait dû quitter son poste en 1991 pour corruption ; les plaintes pour enrichissement illégal concernaient également Saà) annonçant dans la foulée la nomination d’autres vieilles figures de la corruption des années précédentes. Grosso a renoncé à son poste mais la nuit a apporté son nouveau lot de blessés et une cinquantaine d’arrestations. Au cours des affrontements, une aile du palais du Congrès a été incendiée et tout ne s’est pas bien passé pour la police : les manifestants ont gravement blessé deux agents de la répression à coups de pierres et de poings, leur occasionnant des fractures sur tout leur corps... cette fois les blessés graves étaient de leur côté.

Une fois encore, la manifestation s’était déroulée spontanément, sans banderoles de partis, et de nombreux compagnons anarchistes y ont participé. Il n’y a pas eu de morts, mais l’Etat et les forces de l’ordre ne pouvaient pas rester les mains vides de sang. A l’aube du 29, alors que les émeutes s’achevaient, trois jeunes gens ont été tués par un retraité de la policia federal [police d’Etat]. L’assassin de Maxi, Christian et Adrian — un ex-chauffeur du tyran Jorge R. Videla, chef de la dictature militaire — leur a tiré dessus dans le bar qu’il surveillait. Voyant à la télévision les images des manifestants qui tabassaient les flics la nuit précédente, les trois jeunes les ont commenté avec satisfaction : “cette fois, ça leur arrive à eux”. Le boucher-flic Belastiqui les a mitraillé sur place puis les a traîné à l’extérieur, laissant un couteau près des corps pour déclarer être intervenu contre une tentative de braquage. Les habitants de la Floresta (le nom du quartier) ont tenté de le lyncher, engageant une nouvelle bataille rangée dans tout le quartier. Ils ont décidé de manifester tous les samedis jusqu’à obtenir la fermeture définitive du commissariat de la zone. Les trois jeunes avaient entre
23 et 25 ans.

Le président Rodriguez Saà avait promis l’impossible en sept jours. Il a rencontré tout le spectre politique, de gauche à droite, y compris les piqueteros (qui bloquent les rues et les grosses artères commerciales, surtout dans les régions de Salta, Jujuy, Corrientes et sont depuis des années au coeur des manifestations et de la répression armée de l’Etat argentin), les syndicalistes de la CGT, ceux du Courant classiste combattant (CCC, maoïstes) et les Madres de plaza de Mayo de Hebe de Bonafini. Mais cette tentative de collusion s’est désintégrée lorsqu’il a perdu le soutien à l’intérieur de son propre parti. Saà a dû démissionner dès le 29. C’est Duhalde, répresseur fameux et autoritaire de la première heure, péroniste, narco-trafiquant..., qui a pris la succession. A l’annonce de cette nomination la nuit du 1er janvier, des dizaines de milliers de personnes sont descendues dans les rues en quelques minutes, rejoignant la place du Congrès et reprenant la plaza de Mayo.

Ce cacerolazo, qui a duré jusqu’à trois heures du matin, est resté pacifique vu le déploiement policier devant les deux palais du gouvernement. Les médias ont complètement passé sous silence ce rassemblement énorme et spontané qui a suivi de quelques minutes la nomination de Duhalde.

La situation actuelle reste explosive. La “base” a dépassé ses propres dirigeants (qui se repentent certainement aujourd’hui d’avoir aiguillé les premiers saccages). Les politiciens, dirigeants syndicaux ou patrons ont perdu tout prestige en Argentine. Les gens chantent : “Qu’ils s’en aillent tous, qu’il n’en reste aucun”. “Si esto no es el pueblo, el pueblo donde està ?”, “Sin politicias, sin militares vamos a vivir mejor” [“Si nous ne sommes pas le peuple, alors où est le peuple ?”, “Nous vivrons mieux sans politiciens et sans militaires”].

Traduit d’une lettre publiée par le journal italien
Terra selvaggia n°10, mars 2002