" Recueil de textes argentins (2001-2003)"
éd. Mutines Séditions, 48 p., novembre 2003


Eux et nous


Sous une pluie battante, la silhouette solitaire d'un homme se découpait dans la pénombre. Malgré l'averse, semblant presque s'abandonner à l'intempérie, l'homme faisait d'énormes efforts pour allumer un feu qui n'arriverait peut-être jamais à prendre. Idiot ? Courageux ?

Dès lors que nous redécouvrons notre condition d'être humain, le seul pas qu’il nous reste à faire est celui qui nous mène au-delà de nos limites et de toutes nos normes. C'est le plus difficile et beaucoup ne le font pas. C'est celui de la révolte et de la rébellion. L'individu qui, pour X ou Y raison, assume cet engagement individuel et affronte la société qui le condamne à une existence misérable et limite son développement humain, devient un combattant et incarne la lutte.

C'est ce que fait l'anarchiste lorsqu'il agit selon ses convictions et pousse sa volonté le plus loin possible. Au delà de ses limites, il cherche à s'épanouir comme être humain et à se transcender dans un groupe. Il fait ainsi avancer l'humanité tout en élargissant ses propres horizons et agrandit sa liberté de celle des autres, à l'infini. L'anarchiste éprouve pour la liberté l'amour le plus passionné, cet amour nostalgique et mélancolique qui nous fait désirer ce que nous n'avons jamais eu. Pour ces raisons mêmes, il méprise l'autorité, les chaînes, les limites.

En ouvrant le journal, je savais déjà ce qui se cachait sous le titre proclamant pompeusement Plus de pouvoirs à la police. Je ne m'attarderai pas sur l'analyse de ces pouvoirs, de leurs avantages ou de leurs inconvénients. A quoi bon ? Le browning 9 mm qu'ils portent à la ceinture et le cadenas qui leur ferme le cerveau me suffisent.

Je vois défiler des armées de policiers et de petits soldats qui viennent réclamer les saintes œuvres sociales, des étrennes, des jours fériés, des négociations et un salaire digne. Comme si l'on pouvait castrer les volontés, piétiner les rêves et alimenter la barbarie dignement ! Même paradis, même enfer. Le sens commun a disparu dans l'abîme qui nous sépare. Une engeance de serfs avec une mentalité d'esclaves.

Que les choses soient claires : jamais nous ne cautionnerons ni leur existence, ni leurs méthodes. Ces méthodes ont déjà souvent varié et continueront à se diversifier en quête de plus d'efficacité, d'un meilleur contrôle social et pour le plus grand profit de leurs maîtres. Ces maîtres édifient leurs nouvelles demeures et lâchent la bride à leurs chiens, tout en leur construisant de nouvelles niches où ils pourront entreposer le produit de leurs méfaits et de leurs parties de chasse. Les maîtres ont peur, très peur.

Tant au niveau matériel que sur le plan spirituel, l'anarchiste aspire à se surpasser pour pouvoir offrir le meilleur de lui-même. Son engagement correspond à ses actes. Jouant le tout pour le tout, il vit à sa manière. Il poursuit les rêves qu'il garde gravés au fond du cœur et établit de nouvelles relations interindividuelles. Sa lucidité doit lui permettre d'avoir une vision globale des phénomènes sociaux et des pratiques politiques ainsi que de reconnaître la diversité contenue en chaque chose. Il peut ainsi donner de nouvelles interprétations de la réalité et ne pas servir le même discours. Voilà exactement l'objectif que nous nous donnons, nous, les compagnons de Libertad. Et c'est pour faire œuvre de lucidité que nous nous attelons à démasquer quelques hypocrisies et à redéfinir certains concepts.

L'Etat providence se montre de plus en plus incapable d'assumer ses dettes et se trouve pris dans les rets de la globalisation. Ce modèle est en train de se dissoudre et l'Etat moderne se limite à la fonction qui lui convient le mieux : la gestion administativo-policière de zones. Il délaisse l'armée pour accorder à la police plus de pouvoirs et de meilleurs armements. Tout comme la dernière dictature militaire avait besoin d'inoculer au citoyen la peur de la subversion pour justifier son existence, la démocratie actuelle manie l'argument de l'insécurité pour se militariser. Et les gouvernements de tous bords se montrent parfaitement disposés à résoudre les conflits, en imposant leur fameuse et indispensable “main de fer”. Le plus surprenant et le plus pathétique dans cette affaire, c'est que ceux qu'elle peut viser, prisonniers qu'ils sont des illusions médiatiques, se montrent plus royalistes que le roi et viennent mêler leur faible voix au concert de leurs bourreaux.

D'ailleurs, les justifications —idéologiques ?— se diluent dans le vertige d'un gigantesque commerce, celui des marchands de viande, le commerce toujours rentable de l'esclavage. L'une des plus grandes escroqueries des 200 dernières années repose sur un énorme mensonge. Cessons de penser la justice en terme abstrait et considérons-la plutôt comme une pratique sociale, et nous y verrons une grande entreprise lucrative et aliénante ayant pour but de nier l'être humain dans sa totalité. Le langage même qu'ils utilisent n'est pas le nôtre. La justice induit la police et la prison, et ces institutions ne se préoccupent pas du développement de l'être humain puisqu'elles visent à l'écraser.

Ce sont des poubelles. Sachez-le, avocats, juges, procureurs, petits bureaucrates, secrétaires, officiels aux emplois fictifs et autres profiteurs.

Pour notre part, nous savons qu'il existe une autre réalité, celle de Salta1, celle des barrages de routes, celle de la violence des pauvres qui s'oppose à la démagogie de tous ceux qui nous dominent ou y aspirent. Nous embrassons leurs luttes même si elles leur appartiennent. Espérons qu'un jour nos chemins se croiseront !

Les autres, l'imaginaire social les condamne, “policiers et militaires, vous êtes tous cocus !”, et la société les rejette : dans les hôpitaux de Salta et Jujuy, on a refusé de soigner les gendarmes blessés lors des affrontements de Gral Mosconi.

Bien que nous les croisions dans la rue, des années lumières nous séparent, nous le savons bien.

Mais n'oublions pas qu'ils cherchent des méthodes plus efficaces pour nous contrôler. A nous de trouver des moyens plus intelligents de nous libérer.

Nous ne sommes ni les gens, ni l'opinion publique, ni le peuple, ni le citoyen, ni aucune de ces fictions. Ce sont des histoires à dormir debout, et nous, les anarchistes, n'aimons pas nous perdre en bavardages. L'essentiel est de persévérer dans la voie menant à l'émancipation, le cœur chaud et l'esprit clair.

Peluca
Libertad n°20, juillet-août 2001

1.En juin 2000, des émeutes ont agité toute la province de Salta et en particulier la ville de General Mosconi, en grande partie dévastée. La révolte a été violemment réprimée, faisant deux morts chez les émeutiers et de nombreux blessés dans les deux camps.