" Recueil de textes argentins (2001-2003)"
éd. Mutines Séditions, 48 p., novembre 2003


Autogestion ou cogestion ?


Les élections approchent [présidentielle] —s'approche ce qui peut— et le slogan que continuent à scander la gauche et les victimes du corralito [“Qu’ils s’en aillent tous !”] a eu pour unique effet que de nombreux Argentins, et pas spécialement ceux qui étaient visés, s'en aillent. Petit à petit partent ceux qui le veulent et le peuvent, déçus qu'ils sont de ce que l'Argentine leur a donné.

L'illusion disparaît, les casseroles se taisent peu à peu, c'est qu'ils ont tout misé (ou presque, on ne sait jamais …) sur la démocratie, et que celle ci les a floués. Certes, elle leur a accordé la liberté —la liberté démocratique—, mais c'est la croissance économique qu'ils lui réclament.

Sous ses diverses formes —selon la nécessité, démocraties ou dictatures—, le système est au service des classes supérieures. Or, il s'apprête une fois de plus à renouveler ses institutions, tout en les maintenant et sans rien y changer.

Face à la menace d'une explosion sociale qui pourrait bouleverser les relations existantes, la démocratie développe une nouvelle stratégie. Elle tente de se refaire une santé et de changer d'image au moyen des centaines d'associations, d'organismes étatiques, d'institutions religieuses, de partis politiques et autres institutions chargés de distribuer de la nourriture aux “morts de faim” qui ont réussi à survivre. De la polenta pour animaux, du riz complet, des pâtes cuisinées, un morceau de viande et quelques patates, voilà pour le “menu solidaire”.

On en arrive ainsi à l'absurdité suivante : ceux là même qui détiennent le monopole de la distribution alimentaire (supermarchés, grossistes, commerçants) organisent à présent des campagnes de collectes en concluant des accords avec les leaders piqueteros ou des assemblées.

Il est déjà “assez préoccupant” de voir ceux qui ont fait leur trou parmi les plus opprimés être “chargés” de distribuer des liasses de billets à leurs armées d'affamés désespérés. Mais il est intolérable qu'ils viennent en plus “expliquer” en gueulant au premier micro qui se présente qu'ils ne sont pas des délinquants et qu'ils prouveront à la société que leurs demandes sont pacifiques. Ce faisant, c'est aux autorités qui emploient la force contre leurs frères qu'ils disent que les délinquants ce sont les autres, ils les désignent, les balancent, les livrent… Ces vigiles sont l'espoir du système.

Ceux-là mêmes qui les volent et les oppriment distribuent ainsi leurs restes, ceux-là mêmes qui organisent et assurent l'exploitation leur lâchent 150 lecops1, et la classe moyenne accepte cette “aumône” à condition qu'il s'agisse de la rémunération de véritables plans de travail (car le travail rend digne !).

Impossible de ne pas évoquer également ici ce qui fait l'orgueil “du peuple” et des spécialistes en communication sociale : les usines occupées par les travailleurs que certains considèrent comme une pré-révolution, d'autres comme relevant du bon sens et beaucoup comme “une démonstration de ce de quoi l'homme est capable”. Pour notre part, nous pensons qu'au-delà de la nécessité, il s'agit là de la forme de cogestion la plus réactionnaire et d'un bon exemple de la capacité du système à se recycler pour survivre. “Travaillez, soyez vos propres patrons, protégez votre autogestion, puisqu’au final c'est nous qui détenons le pouvoir, ainsi que 80% de la production mondiale. Nous vous laissons le reste et merci pour votre compréhension”, voilà ce que semblent nous dire les dirigeants. Nous comprenons bien sûr la nécessité de survie et le fait que certains défendent ce droit inaliénable, mais de là à en faire l'étendard de la lutte, il y a un abîme, le même qui sépare le fait de “réclamer” de la notion d' “expropriation”.

Dans les conditions actuelles, les travailleurs deviennent peu à peu contre-révolutionnaires. Ils ne pensent déjà plus à changer le monde mais à préserver leur emploi. L'ascension de Lula à la présidence du Brésil, qu'ils citent souvent en exemple, en témoigne. C'est l'expression du pacte qu'ont conclu les ouvriers avec les entrepreneurs : la faim diminuera —deux repas par jour—, il y aura plus d'emploi, l'inévitable insurrection sera en échange retardée d’autant. Le système s'empare de la moindre occasion et s'accroche à toutes les possibilités de se maintenir tandis que ses dirigeants, bénéficiant de la complicité des arrivistes, des délateurs et des marionnettes, resteront longtemps encore maîtres de la vie et de la mort.

En approfondissant les clivages, nous veillerons à suivre un chemin qui mène à en finir avec ce système. Pour la révolution sociale, contre l'exploitation de l'homme par l'homme et pour une société sans classes.

Autogestion ? Pour une communauté d'êtres humains !

M.G. et A.F.
La Protesta n° 8221, avril-mai 2003

1. Les Lecops font partie des monnaies parallèles émises en Argentine, notamment par les différents gouvernements provinciaux.